Issu d’une famille de cinq garçons et une fille, Jim Kyte a toujours su ce que signifiait faire partie d’une équipe. La famille Kyte était unique en son genre : tous les garçons, y compris le père, le docteur John Kyte, étaient malentendants. Excellant au hockey, Jim s’est joint à la Ligue nationale de hockey (LNH) pour la saison 1982-1983, devenant ainsi le premier joueur sourd au sens de la loi à être recruté. En tout, il aura joué 600 parties dans cinq équipes différentes de la LNH.

Après sa carrière de hockeyeur, Jim s’est forgé une nouvelle identité en devenant universitaire. Ainsi, il est retourné sur les bancs d’école pour décrocher un MBA (finissant premier de sa cohorte) et il est devenu professeur au Collège Algonquin d’Ottawa. Aujourd’hui, Jim agit comme doyen de l’École d’hôtellerie et de tourisme du Collège Algonquin.


Jim KyteVotre père, qui était aussi malentendant, vous a toujours dit que la surdité n’était qu’un handicap et non une infirmité. Expliquez-nous dans quelle mesure cette distinction vous a inspiré au fil de votre parcours comme hockeyeur et dans le monde des affaires.

Mon père excellait tant dans les sports que dans sa vie professionnelle. Avant d’entreprendre des études de médecine dentaire à l’Université McGill, il a été nommé Athlete-of-the-Half-Century (l’athlète de la première moitié du siècle) à l’Université Saint-Francis-Xavier. Il était l’exemple vivant de tout ce qu’il est possible d’accomplir avec de l’ardeur au travail, du dévouement, de la persévérance et une attitude positive. Il a été un modèle exceptionnel pour moi, mes frères et ma sœur. Il nous a encouragés à mettre la barre haute et à faire fi de l’échec, car la dignité réside avant tout dans l’effort.

Pour réussir dans la vie, il suffit de savoir jouer la carte des trois A : d’abord, chacun contrôle son attitude et peut choisir d’être optimiste ou pessimiste – il ne tient qu’à nous de moduler nos paroles et nos réactions à ce qui nous entoure. Ensuite, chacun contrôle son attachement à un objectif – nous sommes maîtres de notre temps et de notre engagement envers un système ou une stratégie et nous sommes libres de persévérer ou non. Enfin, chacun contrôle l’ardeur de ses efforts. Si vous combinez judicieusement ces trois A et ratez votre cible, vous aurez quand même tout donné. Il n’y a rien de honteux dans ce genre d’échec. Cette philosophie m’a guidé toute ma vie. Et je n’ai jamais eu peur ou honte d’échouer. Chaque revers m’apprend quelque chose et j’arrive toujours à m’adapter.

Grandir avec une perte auditive comporte plusieurs défis sur les plans physique, émotionnel et mental. Quels ont été les vôtres? Vos frères ont-ils dû les affronter aussi?

La vie n’est facile pour personne. Elle est même parfois brutale. Pour réussir, chacun doit se forger une « carapace », à la fois physique, mentale et émotionnelle. Cette carapace se renforce si les échecs surviennent tôt et souvent. Elle permet de gagner en résilience et en assurance, et d’apprécier pleinement le succès.

Mes frères et moi subissions chaque jour de l’intimidation à l’école, mais nous avons vite appris à nous moquer de nous-mêmes et à ne pas nous prendre trop au sérieux. Il suffisait de rire pour que les autres se mettent à rire avec nous plutôt qu’à nos dépens. Aussi, nous avons eu affaire à des gens qui remettaient constamment en doute nos capacités. Aveuglés par nos appareils auditifs, ils avaient du mal à en faire abstraction. Dès qu’on me croit incapable de quelque chose, je réplique intérieurement « regardez-moi bien! » et je m’exécute – qu’il s’agisse de jouer dans la LNH, de donner des conférences, d’écrire pour un journal, de décrocher une maîtrise, de devenir professeur ou d’assumer le rôle de doyen. Les citations m’ont toujours guidé et voici l’une de mes préférées : « Que tu t’en croies capable ou non, tu as raison! ».

Je ne me suis jamais apitoyé sur mon sort en me disant « Pourquoi moi? ». C’est une perte de temps et ça ne change rien. Il y a très longtemps, j’ai accepté le fait que mes oreilles sont de véritables citrons. Mais j’ai eu la chance de pouvoir compter sur des habiletés et des outils exceptionnels pour compenser cette perte. Je porte mes appareils, je lis sur les lèvres et je m’assois en avant si j’assiste à un cours, à une réunion ou à une présentation. En outre, je n’hésite pas à demander aux gens d’éloigner leurs mains de leur bouche, de répéter ce qu’ils viennent de dire ou de parler fort et clairement. Trop de personnes malentendantes se retiennent de le faire, par timidité ou parce qu’elles ne veulent rien imposer. Alors elles souffrent en silence (jeu de mots volontaire!).

Belleville, en Ontario, se situe non loin d’où vous avez grandi. Elle abritait à l’époque le seul internat pour personnes malentendantes de toute la province. La crainte de devoir fréquenter cette école vous a-t-elle sensibilisé à l’excellence à un très jeune âge?

Bien sûr! Je ne voulais pas quitter Ottawa où résidaient mes amis et ma famille. J’apprécie le charme de Belleville aujourd’hui. Mais à six ans, j’aurais aussi bien pu partir pour Mars visiter d’horribles extraterrestres que ça n’aurait rien changé. Ma mère a plaidé en notre faveur auprès du conseil scolaire. Elle est devenue présidente de l’association de parents et enseignants de l’école et a trimé dur pour assurer notre intégration. Je suis persuadé que ses efforts ont changé la donne pour nous. Nous n’avions qu’à bien réussir à l’école pour rester à Ottawa. Par conséquent, mes frères et moi sommes considérés comme personnes sourdes oralistes, car le langage des signes n’est pas notre principal mode de communication. J’ai même réussi à suivre un programme d’immersion française pendant huit ans parce que ma mère a tenu tête au conseil scolaire qui avait rejeté mon inscription.

Avez-vous cherché à faire carrière dans le milieu universitaire ou est-ce l’université qui vous a trouvé?

L’attirance était mutuelle. À la base, j’ai toujours voulu travailler avec des jeunes; j’ai apporté mon soutien à des écoles de hockey et j’ai fait du bénévolat dans ma collectivité avant de fonder ma propre école de hockey pour les enfants sourds ou malentendants. C’est gratifiant de voir des étudiants traverser la scène lors de la cérémonie de remise des diplômes et de constater à quel point ils ont mûri au fil du temps que nous avons passé ensemble. Un professeur peut marquer profondément la vie d’un étudiant.

Plusieurs de mes pairs de la LNH ont eu du mal à composer avec la fin de leur carrière de hockeyeur. On cherche alors à combler un vide professionnel et à se forger une nouvelle identité. Comme j’écrivais et je donnais des conférences, on m’a invité à participer à l’élaboration du nouveau programme d’études supérieures en gestion des affaires sportives au Collège Algonquin. J’y ai vu une occasion unique, une porte entrouverte qui risquait de se refermer à tout jamais si je ne faisais rien. J’ai donc plongé tête première sans me retourner.

Vu son expansion constante, le tourisme compte parmi les secteurs économiques qui progressent le plus rapidement au Canada. Selon vous, pourquoi le secteur de l’hôtellerie et du tourisme est-il si important? Pensez-vous qu’il continuera à croître?

L’industrie du tourisme occupe une place prépondérante dans l’économie. Selon RH Tourisme Canada, ce secteur représente 88,5 milliards de dollars et regroupe plus de 1,7 million de travailleurs au Canada, soit une personne sur onze dans le monde. Le tourisme joue un rôle majeur de célébration et de préservation de la culture. La mise en valeur de notre magnifique pays et de sa diversité culturelle nous rend fiers d’être Canadiens.

Dans les années à venir, la robotique continuera d’exercer une forte influence sur plusieurs industries, comme la fabrication. Or, les répercussions seront plutôt favorables pour le secteur du tourisme et de l’hôtellerie; la technologie sera certainement mise à profit pour améliorer les services de première ligne. L’économie de partage entraîne des bouleversements, mais le tourisme restera un moteur de croissance socioéconomique.

Le Conseil mondial du voyage et du tourisme ainsi que RH Tourisme Canada prévoient une pénurie de main d’œuvre qualifiée pour pourvoir 240 000 postes d’ici 2035. Les occasions ne manquent pas dans ce secteur!

Qu’avez-vous pu développer et transmettre comme ancien athlète professionnel dans vos rôles de père (trois fils), de mari, de chroniqueur journalistique, d’universitaire et de chef d’entreprise?

Quelle organisation ne voudrait pas d’un employé qui possède une feuille de route axée sur le souci du détail, des aptitudes pour le travail d’équipe, d’excellentes compétences en gestion et en priorisation, ainsi que la capacité de produire un rendement optimal dans des conditions de stress extrême? Tout athlète qui s’illustre dans un sport d’équipe professionnel présente ces qualités innées, qui sont transposables et convoitées dans chaque secteur. J’ai eu la chance de les exploiter ailleurs.

Il nous incombe de léguer à nos enfants les valeurs et les aptitudes qui leur permettront de réussir lorsque nous ne serons plus là. Nous devons aussi leur inculquer l’importance du contrat social, qui consiste à redonner à la collectivité. Nos trois fils ont grandi dans un milieu favorable, mais exigeant. Je suis très fier d’eux.

Qui a façonné votre style de leadership et comment celui-ci a-t-il évolué au fil du temps?

Mes parents ont fortement influencé mon style de leadership. Je m’identifie à mon père, qui m’a montré qu’il est possible d’atteindre des objectifs ambitieux. Quant à ma mère, elle m’a enseigné l’art de défendre des intérêts. J’essaie de rester authentique lorsque je dirige les autres et je tiens fermement à mon intégrité. Au bout du compte, les actions parlent d’elles-mêmes.

Fondamentalement, mon style de leadership n’a pas beaucoup changé au fil des ans. Mais j’ai lu beaucoup de livres et d’articles sur le sujet. Par ailleurs, une citation de l’ancien PDG de Kimberly-Clark, Darwin E. Smith, a marqué mon esprit. Au terme d’une carrière hautement prolifique, il a déclaré ceci : « Je n’ai jamais cessé de me perfectionner pour honorer mes fonctions ». En d’autres mots, il faut éviter de dormir sur nos lauriers et poursuivre chaque jour notre apprentissage.

Le sens du leadership est-il inné? Ou est-il possible de développer des talents de meneur avec l’aide de mentors ou en suivant certains modèles (comme des athlètes professionnels)? 

On naît tous avec la capacité de diriger. Seulement, cette aptitude est en veilleuse chez certaines personnes. Il suffit parfois d’une formation, de l’aide d’un mentor ou d’être projeté à l’avant-scène pour devenir un leader. Je suis convaincu que le leadership n’a rien à voir avec un poste ou un titre professionnel. C’est une façon d’agir. Un bénévole qui donne du temps à une œuvre caritative, par exemple, exerce une forme épurée de leadership puisque son action a une incidence concrète. En ce sens, mère Térésa était une grande leader.

Cela dit, toute personne qui assume des fonctions de direction en entreprise doit incarner le changement. Pour ce faire, elle doit miser sur une combinaison de compétences en leadership et en gestion. Un vrai leader trace la voie de manière confiante (quoi) et communique bien la vision qui sous-tend l’action (pourquoi). Il incite les gens à le suivre (qui) et à agir (comment, quand et où). Plus l’organisation est grande, plus la tâche est complexe.

Dernière question : en quoi les gens se méprennent-ils à votre sujet?

Je suis peut-être sourd, mais je sais écouter.

Anthony Batchelor

Anthony Batchelor is a Partner in the firm's Toronto office, responsible for executive search, leadership assessment and interim management in the global technology and professional services sector...

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