Duncan Stewart est un orateur convaincant à l’esprit visionnaire et analytique. Il oriente les entreprises quant aux tendances et leur communique l’information nécessaire pour planifier l’avenir. Membre de la direction du groupe Technologies, médias et télécommunications (TMT) de Deloitte au Canada, M. Stewart figure parmi les grands leaders d’opinion à l’échelle mondiale. Il agit notamment comme coauteur d’un rapport réputé de Deloitte intitulé Prédictions TMT. Possédant plus de vingt années d’expérience dans la sphère des TMT, ainsi qu’une formation axée sur les sciences et les placements, Duncan Stewart s’inspire de données concrètes et quantitatives pour formuler des pronostics à contre-courant sur la suite des choses.


Duncan StewartPendant plusieurs années, vous avez mené des recherches et géré des placements au sein des marchés canadiens des technologies et des télécommunications, remportant même le prix Canadian Technology Fund Manager of the Year (gestionnaire de fonds de l’année dans le secteur technologique du Canada) lors de sa première édition. Qu’est-ce qui vous a incité à changer de cap et à vous joindre à Deloitte?

Je travaillais auparavant comme analyste technique dans une firme de courtage et les choses ne se sont pas bien passées, ce qui arrive. C’est dans ce cadre que j’ai eu la chance de rencontrer John Ruffolo et Richard Lee de Deloitte. Nous prenions un café et John m’a demandé si j’avais déjà envisagé de me joindre à Deloitte. J’étais stupéfait. Mes connaissances comptables se limitaient à ce que j’avais appris pour accéder au titre de CFA. « Quel serait mon rôle? », ai-je demandé. John a souri et répondu : « je ne sais pas, mais on trouvera sûrement quelque chose ». Il disait vrai. Au départ, il n’avait pas de poste pour moi. Mais nous en avons créé un ensemble. Dix ans plus tard, tout va comme sur des roulettes.

Pourquoi les clients de partout dans le monde s’intéressent-ils tant à l’incidence des technologies, nouvelles ou existantes, ainsi qu’à celle des changements démographiques et réglementaires sur leurs stratégies d’affaires? Sont-ils menés par la peur, l’incertitude et le doute?

Il y a environ sept ans, j’ai animé une présentation pour la direction d’une société de fabrication de papier journal. La demande s’amenuisait et l’industrie de la presse subissait de grosses pertes, notamment au chapitre des revenus de publicité et du lectorat. Les chiffres étaient désastreux. Les gens dans la salle semblaient envahis par la peur et le doute. Ils voulaient que je leur dise qu’ils toucheraient bientôt le fond et que la demande de papier journal cesserait de chuter. Or, je leur ai plutôt indiqué le contraire, invoquant que toutes les données accessibles pointaient vers une détérioration de la situation : l’impression de journaux poursuivrait son déclin, et le nombre d’exemplaires et de pages allait forcément diminuer. C’était sans issue. Pour une raison que j’ignore, ils ne m’ont jamais rappelé…

Cela dit, depuis quelques années, la plupart de mes rencontres se déroulent sous le signe de la certitude, des connaissances et de l’espoir. En 2017, les directeurs de banque savent qu’ils doivent centrer leur expertise sur l’argent et les technologies. Et les détaillants savent que le succès passe forcément par de judicieuses techniques de vente... et la technologie. Même les fabricants d’équipement lourd (comme des bulldozers) savent qu’ils devront allier dix tonnes de métal à la technologie. Aujourd’hui, tous s’entendent pour dire que si un génie leur accordait un souhait, ce serait celui de prédire l’évolution des technologies, des médias et des télécommunications. Or, je ne vis pas dans une lampe, mais...

À la blague, vous avez dit au moins une fois que, lors de vos conférences, les moins de 30 ans sont subjugués et les autres ne veulent rien savoir. Les gens de 30 ans et plus sont-ils particulièrement sceptiques à l’égard de vos propos?

J’ai effectivement dit ça une fois lors d’une conférence à l’île Maurice. Les participants plus âgés semblaient méfiants; ils n’aimaient pas les technologies et se sentaient un peu menacés. Ils m’écoutaient avec scepticisme et, comme conférencier, je savais que plus je parlais, plus ils décrochaient. Pourtant, les jeunes démontraient de l’intérêt. Mais êtes-vous déjà allé à un rendez-vous arrangé qui dérape? Voilà comment je me suis senti. Non seulement je ne me qualifiais pas pour un deuxième rendez-vous, mais l’assistance magasinait déjà sur Tinder pendant que je m’exprimais. Malgré tout, beaucoup de gens de plus de 30 ans – voire 60 – s’y connaissent en technologie.

L’île Maurice est magnifique, comprenez-moi bien. Ses habitants sont chaleureux et le paysage est grandiose. J’y retournerais demain matin. Sans PowerPoint, de préférence.

Vous voyagez à travers le monde pour le compte de Deloitte. Outre l’île Maurice, quelle a été votre expérience la plus marquante à l’étranger?

J’ai eu l’occasion toute particulière de m’adresser au conseil d’administration d’une société de télécommunications en Indonésie (où le PIB par habitant n’atteint même pas 4 000 $ US) et de constater l’ampleur des défis et des occasions que comporte cette vaste région planétaire si différente du Canada. J’ai aussi eu la chance d’en apprendre davantage sur les pays scandinaves, la France, la Turquie et Singapour, où le contexte évolue aussi de façon distincte. La thrombose que j’ai subie sur un vol à destination d’Israël m’a aussi marqué, mais de façon plutôt négative... (Le Centre médical Chaim Sheba de Tel Hashomer offre un service impeccable, soit dit en passant.)

Lorsque vous êtes à l’étranger, quels commentaires entendez-vous le plus souvent au sujet des Canadiens et du secteur technologique au Canada?

Je n’entends pratiquement rien à ce sujet. J’ai le regret de le dire, mais il fut un temps où le Canada jouissait d’une solide réputation internationale, surtout dans le domaine de l’équipement destiné aux télécommunications. Nortel occupait l’avant-scène, suivie de près par RIM/BlackBerry. De nouvelles entreprises canadiennes sont en voie de reprendre le flambeau, mais a) elles ne sont pas encore à la hauteur et b) leur origine canadienne n’est pas toujours reconnue. Comment se porte Shopify? Super. Les gens d’ailleurs savent ils qu’il s’agit d’une entreprise canadienne? Pas du tout.

Il y a toutefois des exceptions. Quelques personnes en Israël ont entendu parler d’entreprises et de sociétés de capital-risque canadiennes. Il en va de même dans certaines régions américaines. Je connais notamment une firme suédoise qui a investi ici. Mais c’est à peu près tout. Je suis sûr que nos marques regagneront du terrain sur le plan mondial dans le secteur des technologies, mais je reste lucide à l’égard de la situation actuelle. J’adore mon pays, mais je dois avouer que sa présence laisse à désirer sur la scène technologique à l’échelle internationale.

Selon vous, quelles sont les plus récentes tendances en matière de leadership sur le plan commercial? En quoi diffèrent-elles des précédentes?

Je suis si occupé à essayer de prédire l’avenir parmi des dizaines de tendances marquant les technologies et les médias que je me penche rarement sur la notion de leadership.

Après avoir travaillé plus de trente ans dans le monde des affaires et des technologies, je dirais qu’un « bon leader » est généralement celui qui se démarque grâce à une série de bons coups et de cours boursiers hors du commun. Jobs, Gates, Buffet, Welch ou autre, c’est du pareil au même. J’ai vu des gens considérés comme des génies se faire traiter d’idiots cinq ans plus tard, et vice versa. On fait d’ailleurs de même avec les présidents américains. Ceux que l’histoire nous présente aujourd’hui comme de grands hommes ont été, dans certains cas, sévèrement jugés en cours de mandat.

Justement, le nouveau président américain vient d’organiser un sommet sur les technologies réunissant plusieurs dirigeants d’entreprise, comme ceux de Google, d’Apple et de Facebook. En quoi la présidence de Donald Trump influencera-t-elle le secteur des technologies aux États-Unis et ailleurs dans le monde?

Je travaille dans le domaine des TMT, mais j’ai étudié la politique américaine à l’université, et je n’arrive quand même pas à anticiper les retombées de la présidence de Donald Trump. Celui-ci mettra-t-il à exécution toutes ses promesses de campagne? Ses conseillers feront-ils en sorte de modérer ses ardeurs ou de réorienter son action? Comment les autres pays réagiront-ils? Honnêtement, je pense que personne ne peut répondre à ces questions, encore moins prédire la façon dont les éléments se conjugueront au cours des quatre prochaines années. Voyons cependant les choses sous cet angle : qui était le président des États-Unis au moment où l’ampoule électrique, le téléphone ou la télévision ont été inventés? Vous ne le savez probablement pas (moi non plus). Ce n’est tout simplement pas important.

La technologie évolue à son propre rythme. La politique présidentielle et la conjoncture économique n’ont tout au plus qu’une faible incidence. Évidemment, il y a des exceptions, comme l’alunissage de la navette Apollo et l’utilisation de la bombe atomique, qui résultent en grande partie de décisions gouvernementales… Cela dit, je suis à peu près convaincu que Donald Trump n’exercera aucune influence notable sur le programme spatial, et j’ose espérer qu’il ne touchera pas trop aux armes atomiques non plus.

Beaucoup d’experts s’entendent pour dire que les termes tendance et leadership sont devenus incompatibles. Le leader d’aujourd’hui se contente-t-il d’enrober des réflexions inspirantes d’il y a 30 ans pour nous les resservir?

Je ne pense pas qu’il soit possible de mesurer, d’évaluer, de tester ou de falsifier la notion de leadership. On ne peut pas, selon moi, dissocier l’effet des cycles, de la chance, du hasard et de la concurrence du vrai leadership (quel qu’il soit). De ce que j’en sais, les dirigeants d’entreprise qui obtiennent le plus de succès sur une longue période sont avant tout des gens honnêtes qui ont leur franc-parler. Ils n’utilisent aucun jargon et n’ont pas peur d’admettre leurs torts ou d’exposer une situation défavorable, s’il y a lieu. John Chambers de Cisco et Warren Buffet de Berkshire incarnent, selon moi, ces qualités. Au rang des nouveaux chefs, je dirais que Mark Zuckerberg de Facebook et (particulièrement) Reed Hastings de Netflix s’en tirent assez bien. Les commentaires trimestriels de ce dernier sont un bel exemple de communication transparente. Si l’entreprise affiche des résultats décevants, il suffit de lire son commentaire pour comprendre ce qui s’est passé et entrevoir la tournure des événements.

Vous avez relevé une tendance intéressante selon laquelle les plus âgés sont nombreux à délaisser les livres papier, alors que les milléniaux en achètent et les considèrent comme de précieux objets. Rien ne laisse croire que la nouvelle génération est en voie d’abandonner le livre imprimé. Voilà qui peut surprendre… Pouvez-vous préciser votre pensée?

En fait, ce qui me fascine, c’est que les ouvrages numériques attirent davantage les lecteurs de 55 ans ou plus que les 18 à 34 ans. Les jeunes restent attachés au livre papier, qu’ils aiment toucher et sentir. La place ne manque pas dans leur bibliothèque et ils exhibent fièrement leur ouvrage du moment. Or, le cyberlivre n’a pas de couverture! Enfin, beaucoup vous diront qu’ils trouvent sain et réconfortant d’ouvrir un bon vieux livre alors qu’ils passent déjà plusieurs heures par jour devant un écran. Cela dit, certains lecteurs d’âge mûr affectionnent aussi le livre papier, mais leurs étagères sont déjà bien remplies. Aussi, ils trouvent bien plus commode de voyager avec une tablette de lecture qu’avec une dizaine de livres.

Par ailleurs, les livres ne sont qu’un exemple parmi tant d’autres. On pense souvent que les milléniaux ne s’intéressent qu’à leur téléphone intelligent et n’en ont que pour le numérique. Ce n’est pas le cas. Beaucoup d’entre eux regardent la télé, par exemple. Bien sûr, Netflix, YouTube et les autres canaux numériques ont la cote, mais ils ne se limitent pas à ça. Les gens de 18 à 34 ans font-ils tous leurs achats en ligne aujourd’hui? Le feront-ils à moyen terme? La réponse est non, du moins pour une dizaine de catégories de produits. Certains jeunes qui n’hésitent pas à acheter des chaussures en ligne se déplacent en librairie pour trouver de la lecture, alors que d’autres – du même âge – font exactement l’inverse. Tous ceux que j’interroge à ce sujet me donnent une réponse différente, mais personne n’est prêt à tout faire en ligne. Je peux prédire avec certitude que les magasins de détail ne disparaîtront pas de mon vivant.

Vous abordez plusieurs sujets intéressants – les fausses nouvelles, les montres intelligentes, la livraison par drone, les phablettes, l’informatique cognitive, les casques de réalité virtuelle, la télésanté, l’informatique vestimentaire, l’impression 3D, etc. Lequel vous interpelle le plus et pourquoi?

J’aime toutes les technologies! Chacune a son charme. Mais dans l’ensemble, je m’efforce de mettre à l’index les « faussetés » et de rétablir l’exactitude des faits, en toute fiabilité. J’aspire à être le Snopes.com des TMT!

Par exemple, la transition vers le sans-fil est-elle aussi importante qu’on le laisse croire? Voyons la situation de plus près et comparons le nombre d’abonnés à la câblodistribution de cette année à celui de l’an dernier. Si le repli est de 1 %, mettons ce chiffre en lumière et arrêtons de paniquer en invoquant une baisse annuelle de 10 %!

Les casques de réalité virtuelle représentent-ils une percée majeure? Pour le savoir, oublions l’effet de mode et l’avis de tout un chacun, et interrogeons les CHIFFRES. Les jeunes sont-ils en train de délaisser l’ordinateur au profit du téléphone intelligent? Je n’en sais rien. Posons-leur la question par l’entremise de groupes de discussion et de sondages. Étonnamment, les réponses vont souvent à l’opposé des idées largement répandues.

Dernière question : en quoi les gens se méprennent-ils à votre sujet?

Croyez-le ou non : en rien! Je m’efforce d’être honnête et transparent avec autrui. Ce que vous percevez de moi à travers mes conférences, mes articles, mes ouvrages ou mes commentaires sur les réseaux sociaux me représente parfaitement. Les gens qui me connaissent bien disent toujours que la surprise dans mon cas, c’est qu’il n’y a pas de surprise. Si vous me suivez sur les médias sociaux, lisez mon blogue ou assistez parfois à mes présentations, vous aurez deviné que j’aime mon travail, mais que j’aime surtout ma femme. Je suis toujours un peu sceptique à l’égard des grandes nouveautés. J’aime voyager, courir, faire de la randonnée en France et cuisiner pour ma famille. J’ai aussi un énorme chien. Je lis beaucoup d’ouvrages de science-fiction, mais je ne regarde aucune émission de télévision.

Anthony Batchelor

Anthony Batchelor is a Partner in the firm's Toronto office, responsible for executive search, leadership assessment and interim management in the global technology and professional services sector...

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