La victoire des chefs de l’Ukraine

07 sept. 2022

La victoire des chefs de l’Ukraine

Il y a six mois, la Russie a entamé son horrifiante tentative de subjuguer l’Ukraine. Depuis, son incapacité à atteindre ses objectifs militaires initiaux et l’admirable résistance de l’Ukraine font l’objet d’intenses discussions. Comment un pays quatre fois plus petit que la Russie a-t-il pu résister à un envahisseur aux capacités militaires bien supérieures? Bien entendu, l’aide occidentale et les armes antichars ont peu à peu bouleversé les rapports sur le champ de bataille, mais personne ne s’attendait vraiment à ce que l’Ukraine tienne tête à l’ours russe comme elle l’a fait.

Dans mon livre Creative Execution, je me suis penché sur cinq principes clés qu’ont suivis d’illustres dirigeants, tels qu’Alexandre le Grand et l’amiral Nelson, pour remporter des victoires… contre toute attente.  Après plus de six mois de conflit, je peux affirmer sans l’ombre d’un doute que ces principes ont été systématiquement violés par la Russie, à l’inverse de l’Ukraine. Les voici :

1) Une stratégie claire et simple : le premier principe consiste à formuler une stratégie claire, simple et unique à laquelle tout le monde peut adhérer. La pression que la Russie a exercée sur trois axes au départ allait complètement à l’encontre de ce principe. Les forces ukrainiennes ont finalement réussi à repousser l’avancée russe sur Kiev (à environ 380 kilomètres de la frontière russe) et à faire reculer les envahisseurs dans le nord. La Russie n’a pas déployé de stratégie explicite et, à ce jour, ses objectifs de guerre (et, à vrai dire, son casus belli) restent un mystère. En revanche, l’Ukraine a rapidement adopté une stratégie de défense très simple : bon exemple de guerre asymétrique, elle a concentré ses forces (bien moindres) sur des cibles russes bien précises en se servant de drones fournis par la Turquie et d’équipement antichar et de contrebatterie de l’OTAN.

2) Une communication ouverte : les États-Unis ont abasourdi la communauté diplomatique en décembre 2021 et janvier 2022 lorsqu’ils ont commencé à rendre publiques des preuves du déplacement de l’armée russe, qui se préparait manifestement à une invasion à grande échelle. Cet exemple de communication ouverte a clairement exposé le plan russe au monde entier; à la suite de quoi la Russie n’a eu aucune réponse crédible, sinon que d’affirmer que l’Occident était « hystérique ». Le fameux échange filmé, où Vladimir Poutine enjoint à son chef du renseignement, Sergei Naryshkin, de « parler franchement » à plusieurs reprises au cours d’une réunion avant l’invasion, contraste vivement avec le principe de la communication ouverte. Il est clair en regardant la vidéo que Naryshkin, bien qu’il finisse par dire qu’il est d’accord avec la décision de Poutine de reconnaître l’indépendance des deux régions ukrainiennes contrôlées par les séparatistes, n’est absolument pas à l’aise et pèse tous ses mots.

3) Des rôles et des responsabilités clairs : une fois de plus, la Russie a ignoré ce principe et n’a pas nommé de commandant suprême du champ de bataille avant que le conflit n’entre dans son troisième mois et que la désorganisation des forces russes ne devienne évidente pour tous. Sans commandant suprême à la tête de son « opération militaire spéciale », la Russie n’a pas été en mesure de coordonner ses nombreuses troupes ni d’intégrer ses forces terrestres, aériennes et maritimes. À l’opposé, les États-Unis exploitent leurs forces armées d’après la doctrine interarmées, selon laquelle les opérations militaires sont planifiées et exécutées dans le cadre d’une chaîne de commandement intégré. Ce modèle a certainement été suivi par l’Ukraine, qui a assigné des rôles clairs à ses forces spéciales et à ses autres forces de combat.

4) Des actes audacieux : l’attaque la plus impressionnante n’est pas venue de la Russie, mais bien de l’Ukraine, lorsqu’elle a attaqué et fait couler le Moskva, le navire amiral de la flotte russe en mer Noire. Cette offensive intrépide aurait été rendue possible par les États-Unis, qui ont fourni la position exacte du vaisseau, mais sa conception et son exécution (qui ont causé le naufrage d’un important croiseur lance-missiles qui était bien défendu) n’en sont pas moins stupéfiantes. Les forces russes, en revanche, ont adopté un style de guerre brutal qui rappelle la conquête de l’Allemagne en 1944-45, lors de laquelle l’Armée rouge n’a rien ménagé pour anéantir les villes et les campagnes allemandes. Plus récemment, le Wall Street Journal a rapporté la destruction de plusieurs têtes de pont russes par l’Ukraine, démontrant une nouvelle fois le manque d’imagination des forces russes et la flexibilité des forces ukrainiennes.

5) Des chefs visibles : les discours sincères du président Zelensky aux dirigeants mondiaux sur la véritable nature de la guerre et la nécessité pour l’Ukraine de se défendre ont engendré un nouveau modèle pour les chefs d’État. Il s’est adressé à pas moins de 10 parlements (dont lors d’une séance conjointe du Congrès des États-Unis) au cours d’un blitz médiatique en mars 2022. Son discours à la Chambre des communes du Royaume-Uni reprenait habilement le célèbre discours de Winston Churchill de juin 1940 : « Nous nous battrons dans les bois, dans les champs, sur les plages, dans les villes et les villages, dans les rues, nous nous battrons dans les collines ». Portant son treillis vert caractéristique, Zelensky est peut-être devenu le chef le plus visible de l’histoire européenne récente. Son image est aux antipodes de celle de Poutine, au bout de sa longue table blanche, qui refuse obstinément de parler honnêtement de la guerre et de ses répercussions.

Leçons pour les chefs et les organisations

Les chefs du monde entier peuvent tirer de judicieuses leçons de la résistance surprenante de l’Ukraine (et du comportement lamentable de la Russie) en réfléchissant aux questions suivantes, déterminantes pour la réussite :

  • Notre stratégie est-elle simple, bien communiquée et comprise?
  • Notre culture favorise-t-elle une communication ouverte?
  • Les gens comprennent-ils bien leurs rôles et leurs responsabilités?
  • Donnons-nous aux cadres les moyens de prendre des décisions, d’innover et de poser des gestes audacieux?
  • Et, par-dessus tout, nos cadres sont-ils suffisamment visibles et présents au cœur de la tempête?